Sur l'attentat contre Charlie-Hebdo

Voici l'article écrit par André Comte-Sponville au lendemain de l'attentat contre Charlie-Hebdo (mais avant celui contre la supérette casher). Il fut publié par Libération, dans son n° spécial du dimanche 11 janvier 2015.

Écrasons l’infâme

« C’étaient nos potes… » L’amie qui me dit ça ne connaissait personnellement aucun des collaborateurs de Charlie Hebdo. Moi non plus. Mais ils nous accompagnaient depuis si longtemps (depuis notre adolescence, s’agissant de Cabu et Wolinski), et si drôlement, qu’ils étaient devenus en effet comme des proches… C’est pourquoi le chagrin se mêle à l’horreur, non parfois sans une part de mauvaise conscience : n’aurions-nous pas pu, n’aurions-nous pas dû les soutenir davantage ? Je viens de m’abonner à Charlie Hebdo, comme des milliers d’entre nous. Que ne l’avons-nous fait plus tôt ?

Certains leur reprochaient stupidement d’être islamophobes. Le mot lui-même est piégé. Si l’on entend par là la haine ou le mépris des musulmans, ce n’est qu’une forme de racisme, aussi haïssable qu’elles le sont toutes. Et seul un imbécile pouvait en suspecter Wolinski, Cabu, Charb ou Tignous. En revanche, si l’on appelle « islamophobie » le refus de l’islam et la volonté de le combattre, ce n’est qu’une position idéologique, aussi acceptable que beaucoup d’autres. On a le droit d’être antifasciste, anticommuniste, anti-libéral… Pourquoi n’aurait-on pas le droit d’être, au même sens, anti-chrétien (voyez Nietzsche) ou anti-islam ? Tel n’est pourtant pas l’enjeu principal, ni le combat que menait l’équipe de Charlie. Que la religion ne fût pas leur tasse de thé, cela se comprenait assez vite. Mais leur adversaire principal était ailleurs : non les religions en général, ni telle ou telle en particulier, mais le fanatisme, quel que soit le Dieu dont il se réclame. Au fond, ils prolongeaient à leur manière le combat des Lumières, celui de Voltaire et Diderot. « Écrasons l’infâme », aimait à répéter le premier. L’infâme, pour lui, c’était le fanatisme, à l’époque surtout catholique. Que le fanatisme, aujourd’hui, soit plus souvent le fait de musulmans, ce n’est pas une raison pour cesser de le combattre, ni bien sûr pour haïr les millions de musulmans qui en sont, de par le monde, les premières victimes. Les adversaires ont changé ; le combat continue. Le mot d’ordre reste le même : Écrasons l’infâme.

Après l’horreur et le chagrin, quoi ? La volonté renforcée de continuer ce combat-là, qui fut celui des morts que nous pleurons, et qui est le nôtre. Être fidèle à Charlie, c’est le mener dans la joie et l’humour, plutôt que dans la tristesse et la haine. Ces salauds d’assassins ne nous empêcheront pas d’aimer la vie, la liberté, le rire. Le blasphème fait partie des droits de l’homme. L’humour, des vertus du citoyen.

André Comte-Sponville

9 janvier 2016

(publié dans Libération le 11)